Hora a le privilège d’être ici aujourd’hui afin d’interviewé
Une femme inspirante et courageuse
Dr Ibtihadj lalou
Médecin, spécialisée dans la prise en charge de patients en milieu isolé
Bonjour

1. Qui est Mme Ibtihadj Lalou ?
Si je devais me résumer, je ne commencerais pas par un métier, mais par une conviction : la santé ne devrait jamais être un privilège de géographie. C’est elle qui a façonné tout mon parcours. Je suis médecin généraliste au sens le plus entier du terme — de l’urgence vitale au suivi quotidien, de la pédiatrie à l’obstétrique, de la prévention aux maladies chroniques, sans oublier la médecine tropicale — mais une généraliste qui a choisi d’exercer là où la médecine se fait rare. J’ai bâti ma pratique dans les milieux les plus isolés et les plus austères, loin de tout, là où un seul médecin doit tout savoir faire et n’a que lui-même sur qui compter. Je suis une éternelle curieuse : j’apprends chaque jour, et plus j’apprends, plus je mesure tout ce qu’il me reste à apprendre. En dehors de l’hôpital, je suis une amoureuse de l’aventure et du voyage : j’aime parcourir le monde, non pas en simple visiteuse, mais en cherchant à comprendre chaque culture de l’intérieur et à saisir ce que chaque lieu a de plus profond. Et le sport ne me quitte jamais — j’ai autant besoin de me dépasser dans l’effort que d’apprendre et de découvrir. Mais s’il ne fallait retenir qu’une chose de moi, ce serait celle-ci : j’ai choisi de mettre ma médecine au service de ceux que l’on oublie trop souvent.
2. Qu’est-ce qui vous a poussée, si jeune, à choisir le Grand Sud algérien plutôt qu’une carrière médicale plus classique dans une grande ville ?
On m’a souvent demandé pourquoi une jeune femme choisirait le désert quand tout, autour d’elle, l’invitait au confort d’une grande ville. Ma réponse tient en peu de mots : je ne cherchais pas une carrière confortable, mais une médecine qui ait du sens. En ville, un médecin de plus se fond dans la masse ; dans le Grand Sud, il peut faire toute la différence entre une vie sauvée et une vie perdue. C’est cette utilité immédiate, presque tangible, qui m’a attirée — cette certitude de compter vraiment. J’y suis allée par conviction, et souvent de ma propre initiative, parce que c’est là que je me sens pleinement à ma place : là où le soin est le plus rare, et donc le plus précieux. Il faut sans doute un peu de courage pour partir ; mais je crois surtout qu’il y a une liberté rare à exercer là où l’on est véritablement nécessaire.

3. Pendant plus d’un an, vous avez été la seule médecin d’une unité médicale isolée. Quel souvenir ou quelle situation vous a profondément marquée à ce moment-là ?
Ce qui m’a le plus profondément marquée, ce ne sont pas seulement les cas cliniques, mais les visages. Cette unité se trouvait sur une route de migration : j’y ai soigné des réfugiés et des migrants venus de toute l’Afrique, des hommes et des femmes qui avaient tout quitté et traversé le désert au péril de leur vie. Être, pour eux, celle qui les accueille et les soigne — parfois la première personne à leur tendre la main depuis longtemps — a été l’une des expériences les plus fortes et les plus gratifiantes qu’il m’ait été donné de vivre. J’ai énormément appris dans ce lieu : sur le désert profond et ses réalités, sur des pays africains que je ne connaissais jusque-là qu’à travers une carte, sur des trajectoires humaines que rien ne m’avait préparée à entendre. Surtout, j’ai appris à regarder autrement — à changer de perspective, à envisager le soin non plus seulement comme un acte médical, mais comme un geste profondément humain. Cette expérience ne m’a pas seulement rendue meilleure médecin : elle m’a rendue plus ouverte, plus humble, et infiniment plus consciente du monde qui m’entoure.
4. Face à une urgence vitale avec des ressources limitées, qu’est-ce que cette expérience vous a appris sur la médecine, sur vos propres limites et sur votre capacité à les dépasser ?
Cette expérience m’a appris que la médecine n’est pas une science de toute-puissance, mais une science d’engagement. On peut tout faire dans les règles de l’art et perdre malgré tout : l’issue n’est pas toujours le reflet de la qualité des soins, et il faut apprendre à faire la paix avec cela. Sur le plan personnel, j’ai découvert que mes limites étaient bien plus lointaines que je ne le pensais. Quand on est seule face à une urgence vitale, on ne se demande pas si l’on est capable — on le devient, parce qu’il le faut. J’ai appris à rester calme quand la marge d’erreur disparaît, à décider vite sans céder à la panique, et à puiser une forme de sérénité dans le simple fait de savoir que j’ai donné tout ce que je pouvais. Au fond, cette médecine de l’extrême ne m’a pas seulement rendue plus compétente : elle m’a rendue plus solide, et plus humble à la fois.

5. Comment trouvez-vous l’équilibre entre votre vie personnelle, vos ambitions et cette vocation qui exige autant de disponibilité et de sacrifice ?
Je serais malhonnête si je disais que cet équilibre est simple — il ne l’est pas. Cette vocation exige beaucoup, et j’ai appris très tôt qu’il fallait accepter une part de sacrifice et de solitude. Mais j’ai fait la paix avec ce choix, parce qu’il est profondément le mien. La solitude, d’ailleurs, ne m’a pas seulement coûté : elle m’a aussi appris à me connaître, à m’appuyer sur moi-même, à apprécier autrement les moments de partage. Je crois que l’équilibre ne consiste pas à tout concilier parfaitement, mais à savoir ce qui compte vraiment pour soi et à s’y tenir. Tant que mon travail a du sens à mes yeux, et tant que je sais pourquoi je fais ce que je fais, je me sens en paix — et c’est peut-être cela, pour moi, le véritable équilibre.
6. Quelle place occupent l’écoute, la proximité humaine et la transmission dans votre conception de la médecine ?
Pour moi, la médecine ne commence pas par un diagnostic, elle commence par une rencontre. On peut posséder tout le savoir du monde ; si le patient ne se sent pas écouté, compris, considéré comme une personne et non comme un cas, on est déjà passé à côté de l’essentiel. C’est ce qui m’a poussée à apprendre le tamasheq : je ne voulais pas que mes patients touaregs aient à décrire leur douleur à travers un intermédiaire, dans une langue qui n’était pas la leur. Parler ne serait-ce que quelques mots de leur langue, c’était leur dire : je vous vois, je vous respecte, votre confiance compte. Quant à la transmission, elle est pour moi indissociable du soin — former les équipes, partager ce que l’on sait, c’est faire en sorte que le soin nous survive et continue là où nous ne serons plus. Au fond, je crois qu’une bonne médecine tient autant à la compétence qu’à l’humanité, et que la proximité humaine n’est pas un supplément d’âme : c’est le cœur du métier.

7. Quel message aimeriez-vous adresser aux jeunes femmes algériennes qui rêvent de s’engager, de réussir et de faire une différence dans leur pays ?
Je leur dirais ceci : ne laissez personne définir à votre place ce qui est possible pour vous. Les frontières que l’on croit infranchissables sont souvent bien plus dans les têtes que dans la réalité. Osez les endroits où l’on ne vous attend pas, osez les chemins que l’on dit trop difficiles pour une femme — car c’est souvent là que se trouvent les vies les plus utiles et les plus libres. L’Algérie a besoin de ses filles : de leur intelligence, de leur courage, de leur détermination. Vous n’avez pas à choisir entre être une femme et être ambitieuse, entre la douceur et la force. Croyez en vous, formez-vous sans relâche, et avancez — le reste suivra.
8. Qu’est-ce qui vous émeut chez une femme aujourd’hui ?
Ce qui m’émeut le plus, c’est la force tranquille : ces femmes qui avancent sans bruit, qui portent énormément sans jamais se plaindre, et qui trouvent malgré toute la générosité de tendre la main à d’autres. Je suis touchée par la résilience — cette capacité à traverser l’adversité sans perdre sa douceur ni sa dignité. Et je suis profondément émue par les femmes qui, une fois arrivées, se retournent pour aider celles qui viennent derrière elles. Car la vraie réussite, à mes yeux, ne se mesure pas à ce que l’on obtient pour soi, mais à ce que l’on rend possible pour les autres.

9. En tant que Femme HORA, quel message
avez-vous à transmettre aux femmes lectrices de HORA Magazine ?
À toutes les lectrices de HORA, je voudrais
dire : ne sous-estimez jamais votre valeur, ni votre capacité à changer les
choses, à votre échelle, là où vous êtes. Chaque femme mène son propre combat,
souvent dans le silence, et chacun de ces combats mérite d’être reconnu. Soyons
solidaires plutôt que rivales, soutenons-nous, célébrons les réussites les unes
des autres. Une femme qui s’élève peut en entraîner mille autres — et c’est
ensemble que nous irons le plus loin.
10. Quel message aimeriez-vous adresser aux
femmes d’Algérie et du monde, à partir de votre parcours et de votre expérience
?
Si mon parcours peut transmettre une seule
chose, ce serait celle-ci : il n’existe pas d’endroit trop lointain, ni de rêve
trop grand, pour une femme déterminée. J’ai exercé la médecine là où beaucoup
pensaient qu’une jeune femme ne tiendrait pas — et j’y ai trouvé non seulement
ma place, mais un sens profond. Aux femmes d’Algérie et du monde, je dirais : votre
origine ne détermine pas votre destin, et les limites que l’on vous impose ne
sont pas les vôtres. Où que vous soyez, vous avez le pouvoir d’apporter de la
lumière là où il en manque. Le monde n’a pas besoin que vous soyez parfaites —
il a besoin que vous soyez pleinement vous-mêmes, et courageuses.

🌿 MERCI, DOCTEUR
IBTIHADJ LALOU
Merci de nous avoir accordé ces précieux
moments de plénitude et de partage autour de ce bel entretien.
Nous avons été
profondément touchés par votre parcours, votre engagement et les valeurs
humaines qui accompagnent chaque étape de votre mission.
À travers cet échange,
vous nous avez transmis bien plus qu’un témoignage :
Une belle leçon de courage, d’humanité et
de vocation.
Nous vous souhaitons
beaucoup de réussite dans votre parcours, de belles rencontres et surtout, la
force de continuer à inspirer celles et ceux qui croisent votre chemin.
Avec toute
notre reconnaissance, Mme Layla /G – HORA Magazine

