HORA A RENCONTRÉ…
-Passionnée de langues, d'éducation et de rencontres humaines, Mme Cynthia EID a construit un parcours d'exception entre le Canada, la France, les États-Unis et le Liban. Nourrie par la richesse de plusieurs cultures et de grandes institutions, elle porte une conviction forte : les langues ouvrent les portes du monde, rapprochent les peuples et façonnent l'avenir.
Dans cette interview exclusive, elle revient sur son engagement, sa vision de l'innovation pédagogique et son action au service de la francophonie internationale.
Découvrez l'entretien de Mme Cynthia EID, en exclusivité dans HORA magazine.
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Bonjour Cynthia Eid
1. Parlez-nous de votre personne ?
Je suis avant tout une passionnée de langues, d’éducation et de rencontres humaines. J’ai construit mon parcours entre le Canada, la France, les États-Unis et le Liban, entre plusieurs cultures et plusieurs institutions, avec une conviction profonde : les langues ouvrent les portes du monde et rapprochent les êtres humains.
Je possède un double doctorat français. Le premier est en droit international public et le deuxième est en ingénierie pédagogique et langues. Je suis professeure-chercheuse, spécialiste de la didactique du français langue étrangère, directrice de la pédagogie et de l’innovation en France, et depuis 2021, présidente de la Fédération internationale des professeurs de français (FIPF), qui fédère aujourd’hui près de 300 associations dans 130 pays sur les cinq continents. Ainsi le français ne se couche jamais à la FIPF.
Au-delà de mes fonctions, je suis une femme engagée, une mère de famille avec deux petits garçons (Yves et Paul), une citoyenne du monde qui croit au dialogue des cultures, à la force du plurilinguisme et à l’éducation comme levier de transformation individuelle et collective. Je tire mon énergie de mon mari qui est un homme extraordinaire sur qui je m’appuie.
2. Votre parcours vous a menée du Liban à la France, au Canada et aux États-Unis, à la fois comme enseignante, chercheuse et dirigeante. Comment ces expériences internationales ont-elles façonné votre vision de l’enseignement du français et de la francophonie ?
Ces expériences ont profondément transformé mon regard sur les langues et surtout sur le français. Elles m'ont appris que le français n'appartient à aucun pays en particulier ; il appartient à celles et ceux qui le font vivre chaque jour.
En enseignant et en travaillant dans différents contextes culturels, j’ai découvert une francophonie plurielle, riche de ses accents, de ses histoires et de ses imaginaires. J’ai compris que le français est bien plus qu’une langue : il est un espace de dialogue, de coopération, de création et d’ouverture au monde.
Cette expérience internationale m’a également convaincue que la diversité est une richesse. Aujourd’hui, je défends une francophonie ouverte, inclusive et plurilingue, où chaque locuteur trouve sa place et où chaque culture contribue à enrichir notre patrimoine commun.
3. En devenant la première femme présidente de la Fédération internationale des professeurs de français, vous ouvrez une nouvelle page de son histoire. Quel héritage souhaitez-vous laisser aux futures générations d’enseignants ? Et quelle place souhaitez-vous voir davantage accordée aux femmes dans les instances de gouvernance de la francophonie ?
Être la première femme des temps modernes (après Lucette Chambard (1975-1978)), élue à la présidence de la FIPF, après plus de cinquante ans d’existence, constitue pour moi un immense honneur mais aussi une responsabilité.
L’héritage que je souhaite laisser est celui d’une fédération plus forte, plus ouverte et plus solidaire, capable d’accompagner les enseignants dans les grandes mutations éducatives du XXIe siècle. Je souhaite également contribuer à revaloriser le métier d’enseignant de français, à mieux faire connaître son rôle essentiel et à soutenir les jeunes générations qui choisissent cette profession.
Concernant les femmes, je souhaite que leur présence dans les instances de gouvernance ne soit plus une exception mais une évidence. Les femmes représentent une part importante du monde éducatif. La francophonie a besoin de toutes ses voix pour construire son avenir. Nous ne devrions plus avoir à nous étonner qu'une femme accède à des fonctions de direction ou de présidence.
La société demeure encore largement marquée par des mécanismes et des représentations qui freinent l'accès des femmes aux plus hautes responsabilités. Pourtant, les compétences, le leadership et la vision n'ont pas de genre.
Cette réalité est d'autant plus frappante dans le domaine de l'éducation et de l'enseignement du français. Les femmes représentent près de 85 % de notre profession dans de nombreux pays, mais elles restent encore insuffisamment présentes dans certaines instances de décision, de gouvernance et de représentation. Il existe donc un paradoxe qu'il nous faut collectivement dépasser.
J'espère contribuer, à mon échelle, à ouvrir la voie à davantage de femmes dirigeantes, afin que les jeunes générations n'aient plus à se demander si elles peuvent accéder à ces responsabilités, mais simplement comment elles souhaitent les exercer. Une gouvernance plus équilibrée entre les femmes et les hommes est non seulement une question d'équité, mais aussi une source de richesse, d'innovation et de progrès pour toute la francophonie.
4. À l’heure où l’intelligence artificielle, le numérique et le plurilinguisme transforment les pratiques éducatives, parmi les grands défis – employabilité, accessibilité et formation des enseignants –, quelle priorité vous semble aujourd’hui la plus déterminante pour renforcer durablement la place du français dans le monde, et pourquoi ?
Si je devais choisir une priorité, je dirais sans hésiter : la formation des enseignants.
Les technologies évoluent rapidement, les outils numériques se multiplient et l’intelligence artificielle générative transforme déjà nos pratiques. Mais aucun outil ne remplacera la qualité d’un enseignant bien formé, capable d’accompagner ses apprenants, de développer leur esprit critique et de créer des situations d’apprentissage motivantes.
Former les enseignants, c’est investir dans l’avenir. C’est leur permettre d’intégrer les innovations pédagogiques, d’utiliser l’IA de manière éthique et responsable, de valoriser le plurilinguisme et de préparer les jeunes à un monde en constante évolution.
Un enseignant formé devient un multiplicateur de savoirs et d’opportunités pour des centaines d’apprenants.
5. Le projet « Le braille en français, un droit et pas un luxe » marque une prise de position forte. Quelle mesure concrète aimeriez-vous voir adoptée dès aujourd’hui par les systèmes éducatifs francophones pour que l’accès au braille ne dépende plus des ressources ou du lieu de naissance des apprenants ?
Le braille est une alternative à la lecture et à l’écriture. J’aimerais que soit adoptée une mesure simple mais fondamentale : garantir à chaque enfant déficient visuel l’accès gratuit aux ressources éducatives en braille dès son entrée dans le système scolaire.
L’accès au savoir ne devrait jamais être conditionné par la situation économique, le pays de résidence ou les infrastructures disponibles. Le braille est un droit fondamental qui permet l’autonomie, la réussite scolaire et l’inclusion sociale.
Cette mesure devrait s’accompagner d’une formation systématique des enseignants, de la production de ressources pédagogiques adaptées et d’une coopération renforcée entre les pays francophones afin que personne ne soit laissé de côté.
6. En tant que femme, qu’est-ce qui vous émeut chez les femmes aujourd’hui ?
En tant que femme, je suis profondément convaincue par le principe de sororité. J'ai toujours considéré que la réussite d'une femme ne devait jamais être perçue comme une menace pour les autres, mais comme une porte qui s'ouvre davantage pour toutes. Tirer sa sœur vers le haut, l'encourager, la soutenir, valoriser ses compétences et célébrer ses réussites me semble essentiel.
Tout au long de mon parcours, j'ai eu la chance de rencontrer des femmes inspirantes qui m'ont tendu la main, conseillé et accompagnée. À mon tour, je considère qu'il est de ma responsabilité d'aider d'autres femmes à prendre confiance en elles, à oser accéder à des fonctions de leadership et à faire entendre leur voix.
Dans un monde où les femmes doivent encore parfois lutter davantage pour être reconnues à leur juste valeur, la solidarité féminine est une force extraordinaire. Lorsque les femmes avancent ensemble plutôt qu'en concurrence, elles deviennent capables de transformer durablement les organisations, les institutions et la société tout entière.
Je rêve d'une société où chaque femme puisse trouver auprès d'une autre femme un soutien, une écoute et un encouragement. Car lorsqu'une femme s'élève, elle ouvre souvent le chemin à beaucoup d'autres.
Ce qui m’émeut le plus, c’est leur capacité de résilience. Partout dans le monde, je rencontre des femmes qui concilient responsabilités professionnelles, engagement familial, implication citoyenne et projets personnels avec une énergie remarquable. Malgré les obstacles, elles continuent d’avancer, d’innover, de transmettre et de construire.
Enfin, je suis admirative des jeunes générations de femmes qui osent prendre la parole, porter des projets ambitieux et revendiquer leur place avec assurance tout en restant fidèles à leurs valeurs.
7. Quel message avez-vous à transmettre aux lectrices et lecteurs ainsi qu’à HORA Magazine ?
Je voudrais inviter chacune et chacun à croire en la puissance de l’éducation, de la culture et du dialogue.
Nous vivons dans un monde traversé par de nombreuses crises, mais nous disposons également d’immenses ressources humaines pour construire un avenir plus juste, plus inclusif et plus solidaire.
Je souhaite dire aux lectrices et lecteurs d’HORA Magazine qu’ils ont tous la capacité d’agir à leur échelle, de transmettre, d’apprendre et de contribuer au rapprochement des peuples.
Je remercie également HORA Magazine pour son engagement à valoriser les parcours inspirants de femmes qui œuvrent dans différents domaines pour faire évoluer la société.
8. Un dernier mot à HORA Magazine, ce magazine féminin algérien à rayonnement international ?
Je voudrais féliciter HORA Magazine pour sa volonté de mettre en lumière les femmes qui agissent, créent, innovent et inspirent.
L’Algérie occupe une place importante dans l’espace francophone et dans mon cœur. Elle est portée par une jeunesse dynamique, des femmes remarquables et une richesse culturelle exceptionnelle.
Je forme le vœu que votre magazine continue à créer des ponts entre les cultures, à valoriser les talents féminins et à encourager les nouvelles générations à croire en leurs rêves.
Comme j’aime souvent le rappeler : les langues construisent des ponts, l’éducation ouvre les horizons et les femmes changent le monde.
Merci pour cet échange et longue vie à HORA Magazine et à ses deux piliers Fethy et Hassina.
Cynthia Eid
Au nom de toute la rédaction de HORA Magazine, nous adressons nos plus sincères remerciements à Mme Cynthia EID pour le temps qu'elle nous a accordé et pour la richesse de cet échange.
Son parcours, son engagement en faveur de l'éducation et de la francophonie, ainsi que sa vision de l'innovation pédagogique, sont une véritable source d'inspiration pour nos lecteurs.
Merci, Madame, pour votre confiance et pour ce précieux témoignage. HORA Magazine est honoré de partager votre voix avec sa communauté.
HORA magazine / FEMME DU MOIS / Juin 2026

