À l’occasion de la 12e édition du Festival International du Film de Fiction Historique A Toulouse,
La journaliste Loubna Feirouze El Mahmoudi a rencontré, en exclusivité pour Hora Mag, le réalisateur algérien Malek Bensmaïl pour évoquer L’Arabe, son premier long-métrage de fiction, librement adapté de Meursault, contre-enquête de Kamel Daoud.
À travers ce film, Malek Bensmaïl revisite le récit de L’Étranger d’Albert Camus en déplaçant le regard vers celui qui, dans le roman, n’est jamais nommé autrement que « l’Arabe ». En lui donnant un nom, une histoire et une voix, le réalisateur propose une nouvelle perspective sur le récit de Camus et sur la figure restée longtemps anonyme au cœur de son histoire. Dans cet entretien, accordé à Loubna Feirouze El Mahmoudi pour Hora Mag, Malek Bensmaïl revient sur la genèse du film, son rapport à l’œuvre de Camus et de Kamel Daoud, ainsi que sur les enjeux de cette réécriture cinématographique.
L’Arabe sortira dans les salles de cinéma françaises le 4 novembre 2026.

Mr Malek Bensmail : Bonjour
1. Pourquoi avoir choisi L’Arabe pour votre première grande incursion dans la fiction ?
J’ai longtemps travaillé avec le documentaire, parce que le réel a toujours été pour moi un espace de rencontre, de questionnement et parfois de résistance. Mais le cinéma du réel ne permet pas toujours de faire entendre certaines voix, certains silences ou certaines blessures.
Avec L’Arabe, j’ai eu le sentiment que la fiction pouvait me permettre d’approcher le réel autrement, sans m’en éloigner. Le roman de Kamel Daoud m’a profondément touché parce qu’il redonne une existence, un nom et une histoire à celui qui, dans L’Étranger, reste réduit à une simple désignation ou un décor : « l’Arabe ».
J’ai voulu faire entendre cette parole longtemps restée dans l’ombre, tout en inscrivant cette histoire dans une Algérie concrète, traversée par la mémoire coloniale, mais aussi par la violence et les silences de la décennie noire. Pour moi, L’Arabe est donc une fiction qui naît d’une démarche très proche de celle du documentaire : regarder l’Histoire récente et passée, depuis ceux qui n’ont pas toujours eu la possibilité de la raconter.
2. Que représentait pour vous le fait de redonner une identité à cet homme ?
C’était essentiel.
Dans le roman de Camus, l’homme tué par Meursault n’a pas de nom. Il existe dans le récit, mais il n’a véritablement droit ni à une histoire, ni à une famille, ni à une mémoire. Kamel Daoud accomplit un geste littéraire et politique très fort en lui donnant un prénom : Moussa. Un véritable cotre-point, si nécessaire. Il y a la la une réflexion profonde sur l’impérialisme culturel. C’est ce qui m’a vraiment intéressé.
Mais un prénom ne suffit pas à réparer un effacement. Il faut aussi une voix, des souvenirs, des contradictions et des blessures. À travers le frère Haroun, Moussa cesse d’être une figure abstraite : il devient un être aimé et aimant, attendu, pleuré, dont la disparition continue de produire des effets plusieurs décennies plus tard.
Ce qui m’intéressait n’était pas de répondre à Camus de manière polémique, mais de déplacer le regard et de poser quelques questions simples : que s’est-il passé de l’autre côté ? Qui était cet homme ? Que reste-t-il d’un mort lorsque l’Histoire ne lui a pas laissé de place ? Et comment se répercute cette violence sur un pays, au fil des années, des décennies.

3. Pourquoi faire dialoguer 1942 et 1996 ?
Ces deux dates sont éloignées, mais elles sont profondément liées. 1942 renvoie à l’Algérie coloniale et à l’époque où Camus écrit L’Étranger. 1996 correspond à l’Algérie de la décennie noire, marquée par la peur, la violence et une grande fragilité politique et sociale. Par l’assassinat massif d’intellectuels et de journalistes.
Je ne voulais pas présenter le passé comme une période révolue. Pour Haroun, 1942 demeure une expérience présente, qui continue de se manifester dans sa solitude, sa colère et son besoin de parler. La mémoire se transforme avec le temps, mais elle ne disparaît pas.
Le jeune journal
Iste joué par l’excellent Nabil Asli, auquel Haroun s’adresse appartient lui-même à une autre période douloureuse de l’histoire algérienne. Leur échange met ainsi en relation deux générations, deux formes de violence et deux expériences du silence. Le passé colonial continue de traverser le présent, parfois de manière visible, parfois de façon plus souterraine.
4. Comment avez-vous travaillé la subjectivité de Haroun ?
Haroun raconte ce qu’il a vécu, ce qu’il croit avoir vécu, ce qu’il a voulu oublier et ce qu’il ne peut plus taire. Je voulais éviter d’en faire un simple porte-parole ou un personnage qui détiendrait une vérité définitive.
C’est un homme complexe, cultivé, parfois fragile, parfois dur et parfois injuste. Il porte une blessure intime, mais cette blessure ne le rend pas nécessairement meilleur ; elle le rend surtout humain. Son récit est traversé par les souvenirs, les silences et les contradictions.
La mémoire n’est pas une archive parfaitement conservée. Elle est une matière vivante, qui évolue avec le temps et avec celui qui la porte. Cette dimension subjective était essentielle pour comprendre Haroun et pour donner au récit sa profondeur.





5. La fiction a-t-elle changé votre manière de regarder l’Histoire ?
Elle m’a obligé à accepter une part d’incertitude. La fiction permet d’entrer dans des zones que les documents et les témoignages ne peuvent pas toujours atteindre : les pensées, les rêves, les non-dits, les blessures intérieures et les traumatismes. Cela ne signifie pas qu’elle autorise toutes les libertés. Elle impose au contraire une grande responsabilité. Lorsqu’on invente, il faut rester fidèle à une vérité humaine et sensible, tout en respectant la complexité historique du sujet.
La fiction m’a donc permis de déplacer mon regard et d’explorer la dimension intime de l’Histoire. Elle ne remplace pas le documentaire, mais elle offre une autre manière de faire entendre ce qui ne peut pas toujours être formulé directement.
6. Que retenez-vous de votre travail avec Ahmed Benaïssa ?
Ahmed Benaïssa a apporté au personnage une profondeur et une humanité extraordinaires. Il possédait une présence très singulière, faite de culture, de fragilité, d’ironie et de mélancolie, qui nous a tous profondément bouleversés pendant le tournage.
Il savait qu’un regard, une respiration ou un silence pouvaient parfois exprimer davantage qu’une longue réplique. Il avait une compréhension très fine de Haroun et de ses contradictions, ainsi qu’une grande générosité dans le travail.
Sa disparition pendant le tournage a été une épreuve immense pour toute l’équipe. Le film lui rend hommage, mais il reste avant tout le témoignage de la force de son interprétation. Je suis profondément reconnaissant d’avoir pu travailler avec lui et de lui avoir confié ce personnage, auquel il a donné une présence et une puissance considérables.
7. Comment avez-vous trouvé votre place entre Camus, Kamel Daoud et votre propre regard ?
Je n’ai jamais voulu me placer au-dessus de ces deux écrivains ni prétendre les réconcilier. Camus et Kamel Daoud appartiennent à des époques, des expériences et des positions historiques différentes. Leurs œuvres dialoguent, parfois de manière conflictuelle, mais elles ne se confondent pas.
Avec mon coscénariste, Jacques Fieschi, mon rôle était de faire circuler ces différentes voix à travers le cinéma, tout en assumant mon propre regard de cinéaste algérien. Nous ne voulions pas transformer le film en illustration du roman. Il s’agit d’une adaptation libre, dans laquelle nous avons développé certains personnages, introduit de nouvelles situations et créé des relations qui n’existaient pas nécessairement dans le livre. Je voulais trouver une forme cinématographique personnelle, capable de dialoguer avec les deux œuvres sans les reproduire.
8. Quel rôle le cinéma peut-il jouer face aux silences et aux différentes mémoires ?
Le cinéma ne peut pas tout réparer et il ne doit pas prétendre détenir une vérité définitive sur l’Histoire. En revanche, il peut créer un espace où des paroles différentes deviennent audibles et où les spectateurs sont invités à porter un regard nouveau sur des événements qu’ils pensaient connaître.
Un film peut rendre visible ce qui a été effacé, mais il peut aussi montrer les contradictions d’une mémoire et la complexité des récits historiques. Avec L’Arabe, je ne cherche pas à opposer mécaniquement une mémoire à une autre, mais à montrer qu’une même histoire peut être racontée depuis un autre point de vue.
Le cinéma peut ainsi contribuer à ouvrir une discussion, à faire circuler les récits et à encourager une compréhension plus nuancée de notre passé. Il ne donne pas nécessairement des réponses, mais il peut permettre de poser les questions avec davantage de précision et d’humanité.

9. Quel message souhaitez-vous adresser aux lecteurs de HORA et à celles et ceux qui suivent la création ?
Je voudrais leur dire que le cinéma reste un lieu de curiosité, de partage et surtout de liberté. Il permet de revenir sur des œuvres que l’on croyait connaître, de les relire autrement et de confronter des points de vue différents. J’aimerais également que le film contribue à poursuivre la réflexion sur la question coloniale, sur notre histoire contemporaine et sur la manière dont nous construisons notre regard, nos mémoires.
Il est important que le regard algérien puisse dialoguer avec celui du reste du monde, sans chercher à imposer une vérité unique, mais en participant pleinement à une discussion commune. Si le film peut susciter l’envie d’échanger, de comprendre et de regarder l’Histoire avec davantage d’attention et d’humanité, alors il aura trouvé sa véritable raison d’être.
HORA magazine -adresse ses sincères remerciements au réalisateur algérien Malek Bensmaïl pour cette interview à Toulouse,
Réaliser par la journaliste Loubna Feirouze El Mahmoudi
Un moment d’échange précieux autour du cinéma, de la mémoire et de la culture algérienne. 🎬🇩🇿
HORA magazine / ART & CULTURE / Oct.2026

